par NANCY KILPATRICK
Traduit de l'anglais par Sylvie Bérard et
Suzanne Grenier
Poésie Fabrice Dulac
Illustration de couverture
Jacques Lamontagne
Photographie Hugues Leblanc
Éditions
Alire Québéc, QC, 2001
ISBN#
2-922145-55-7
14.95 $ CDN
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#2 - La Mort Tout Près (Chapitre 1, p. 3-8) La Vauxhall Nova de location franchit la barrière de fer forgé rouillée en faisant une embardée. Elle parcourut à toute allure le demi-kilomètre de route à une seule voie qui menait à l'allée circulaire, puis tourna à droite ce qui était contraire à l'usage en Angleterre. Au volant, une blonde nerveuse fit une bulle avec sa gomme à mâcher et écarquilla les yeux devant la majestueuse résidence. Loin du halo urbain de Manchester, les phares de sa petite voiture transpercèrent de leurs faisceaux la nuit tombante. Elle constata que la demeure était vraiment énorme, deux étages en pierre étendant leur masse au milieu d'une pelouse mal entretenue aux dimensions d'un parc. Derrière quatre piliers blancs se dressait une porte à deux battants de taille imposante, flanquée de grandes fenêtres ; la blonde compta seize petits carreaux vitrés dans chacune. C'était la première fois qu'elle traversait l'Atlantique et seulement la troisième fois qu'elle mettait les pieds à l'extérieur de New York. Hormis le manoir du gouverneur devant lequel elle était passée en compagnie de quarante autres filles recrutées pour égayer une fête privée à Albany, Zero n'avait jamais rien vu de comparable. Elle coupa le contact et ouvrit la fermeture éclair de son blouson de cuir. Elle se pencha ensuite pour retirer le sac à dos noir en vachette qu'elle savait logé sous le siège avant. Elle fouilla à l'intérieur et en sortit un mouchoir d'homme, un tampon d'ouate, une cuiller à thé, un briquet et une seringue de plastique translucide à laquelle une aiguille était déjà fixée. De l'une des pochettes, elle extirpa enfin un sachet contenant une poudre brun pâle. L'emballage pansu avait la forme d'un gros cigare. Après avoir mis quelques pincées de poudre dans la cuiller et ajouté le fond de la canette de Coca-Cola qu'elle avait bue à petites gorgées pendant le trajet, Zero alluma le briquet. L'action combinée de la chaleur et du liquide eut vite fait de dissoudre la poudre. Le tampon d'ouate lui servit à filtrer la mixture. Elle y plongea le bout de la seringue hypodermique et fit prestement remonter le piston, aspirant ainsi l'héroïne. Une fois qu'elle eut noué le mouchoir autour du haut de son bras, elle sonda la pliure de son coude. D'abord, elle ne put trouver une veine, mais bientôt un filet bleu enfla avec réticence sous sa peau. Mue par une main experte, l'aiguille pénétra dans la veine et un feu liquide se rua dans son corps. Comme toujours, l'explosion frappa en premier lieu son coeur, puis sa tête. Elle se laissa retomber sur le siège en poussant un soupir et attendit que la flamme embrasât ses membres. Les minutes passèrent tandis que l'engourdissement salvateur finissait d'anesthésier son âme. Ses yeux s'ouvrirent d'un coup dans l'obscurité du cellier. Il avait prêté l'oreille au crissement des pneus sur le gravier et au moteur qui s'arrêtait. Il n'y avait qu'une personne, du moins dans le rayon couvert par ses sens. Bizarrement, il s'écoula près de trente minutes avant que la porte de la voiture ne s'ouvrît et ne se refermât tout de suite. Lorsqu'elle eut recouvré la force de bouger, Zero dénoua le mouchoir qu'elle avait encore autour du bras. Elle enfonça fermement le sachet de plastique dans son bustier en cuir noir, balança le reste de l'attirail dans la boîte à gants et fourra son sac à main dans le sac à dos. Elle était prête. Elle descendit de la voiture et ajusta en travers de ses hanches une large ceinture en cuir dont la boucle en argent représentait un lézard se dévorant la queue des pierres étaient incrustées à la place des yeux de l'animal. Elle agrippa son sac à dos par la portière ouverte et, en même temps, regarda sa montre Leave It to Beaver. La petite aiguille était dirigée vers le coeur de Beaver alors que la plus grande lui passait entre les jambes. Cinq heures de décalage, avait dit l'agente de bord. Cela signifiait qu'il était quoi ? dix-neuf heures trente à Manchester ? Elle n'avait pas pris la peine de régler sa montre ; elle ne resterait pas là longtemps. Elle risqua un coup d'oeil par l'une des fenêtres sales du devant. Il faisait sombre à l'intérieur, alors elle ne put distinguer grand-chose. Par simple précaution, elle frappa à la porte massive en actionnant le heurtoir rouillé dont la forme évoquait une rose à la tige épineuse. Comme personne ne venait répondre, elle fit le tour de la maison en quête d'une voie d'accès. Elle remarqua que la serrure d'une remise était brisée et pénétra facilement dans la résidence. Une fois dans la cuisine, elle avança en longeant le mur à tâtons. Ses doigts finirent par atteindre un interrupteur, sur lequel elle appuya. Rien ne se produisit. « Merveilleux ! » grommela-t-elle en fourrageant dans le sac à dos. Elle finit par dénicher la lampe de poche et une feuille de papier. Elle relut le message à la lueur du faisceau. La consigne numéro sept disait : Fouiller la maison de fond en comble, une pièce après l'autre, grande ou petite, de la cave au grenier. Sur toute porte verrouillée (y compris les armoires), essayer d'utiliser les passe-partout. S'ils ne fonctionnent pas, se servir de la pince à levier. IMPORTANT : arriver après la tombée de la nuit. Zero était trop défoncée pour ressentir autre chose qu'une vague nervosité. Néanmoins, elle se dit que la seule foutue raison qui l'amenait dans cet endroit stupide était qu'ils l'y avaient forcée. Elle trouva la porte qui menait au sous-sol. Bien que le soleil fût couché, il ne faisait pas encore complètement noir. Elle n'avait cependant pas l'intention d'attendre. Une intruse, sa senteur âcre : un sang de cuivre sucré ; une peau moite transpirant une peur acide. Et puis quoi donc ? une odeur amère qu'il n'arrivait pas à reconnaître. Il ne craignait rien, bien sûr. Il était simplement curieux. Cela n'avait aucun sens. Il devait sûrement y en avoir d'autres. Il y en avait toujours d'autres. Pourtant, en concentrant avec précision ses sens affinés, il détectait seulement cette femme qui avançait lentement mais sûrement vers lui. Sa curiosité se métissait déjà de jouissance anticipée. Et cela, il le savait, serait dangereux. Pour elle. L'escalier qui menait au sous-sol était vieux et branlant, et le pied de Zero passa à travers le bois pourri de la troisième marche. « Merde ! » lança-t-elle en perdant l'équilibre, tandis que la lueur de sa lampe de poche tanguait dans la pièce caverneuse. Le faisceau balaya une multitude de toiles d'araignées et des tas de poussière et de saleté accumulées. L'air froid et humide sentait le moisi. Soudain, son bras s'immobilisa et son coeur se mit à battre la chamade. Le centre du plancher était occupé par un gros cercueil de pierre. « J'ai besoin d'un shoot ! » murmura-t-elle en cherchant d'un geste mécanique sa provision d'héroïne. Mais l'idée de se retrouver là toute seule, sans personne pour lui venir en aide en cas d'overdose, lui faisait peur. D'ailleurs, elle n'était pas vraiment en manque. Dès qu'elle aurait accompli sa mission, elle s'offrirait une petite gâterie. Sniffer, c'est gaspiller du bon matériel, songea-t-elle en versant un peu de drogue dans le creux de son poing. Lorsqu'elle porta la fine poudre à son nez, sa lampe de poche lui glissa des mains et rebondit jusqu'au bas des marches. Il circulait déjà dans ses veines une telle quantité d'héroïne qu'elle ne décolla même pas. Quelques secondes plus tard, elle était parvenue à se convaincre malgré tout qu'elle se sentait plus calme. Elle descendit alors l'escalier, ramassa la lampe de poche et s'approcha précautionneusement de la tombe. Elle fit courir le faisceau à l'une des extrémités. Gravés dans la pierre, il y avait ces mots : David Lyle Hardwick 1863-1893 Que Dieu ait pitié de l'âme des poètes Zero se força à s'approcher du cercueil et déposa sur celui-ci tout ce qu'elle transportait. La pièce se nimba d'une lueur inquiétante. Pliant les jambes et rassemblant toutes ses forces, elle souleva le couvercle et tenta de repousser la rude plaque de pierre. Celle-ci était lourde et n'accepta de bouger que lentement. Zero fut bientôt en sueur. Lorsque le couvercle fut suffisamment écarté, elle prit la lampe de poche et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. « Oh mon Dieu ! C'est dément ! » murmura-t-elle. Le corps d'un homme vêtu à l'ancienne reposait sur du satin moisi. Des boucles blondes qui lui descendaient en bas des épaules encadraient un visage finement dessiné couleur de cendre. Ses délicates mains pâles étaient croisées sur sa poitrine dans la position classique qu'on donne aux morts dans leur cercueil. Il ne semblait pas respirer mais, selon les consignes qu'elle avait reçues, cela ne voulait rien dire. Les mains tremblantes, Zero fouilla dans son sac et en tira un maillet et un pieu. « Fuck ! Je peux pas faire ça ! » cria-t-elle. À travers le brouillard de l'héroïne, la peur qu'elle percevait dans sa propre voix se frayait un chemin jusqu'à elle, la frôlait de trop près. Elle décida qu'un autre remontant ne lui ferait pas de mal et elle sniffa la drogue en deux petites inspirations rapides, émoussant la terreur avant que celle-ci ne l'envahît davantage. Finalement, elle posa la pointe affûtée du pieu là où elle croyait pouvoir atteindre le coeur du jeune homme blond. Elle leva le maillet et amorça son élan. À cet instant précis, une main glacée jaillit du cercueil et l'attrapa par la gorge. L'outil alla heurter le plancher en béton et elle fut forcée de reculer. Elle respirait avec peine. La main fut suivie du reste du corps, qui émergea du cercueil. Dans le faible rayon diffusé par la lampe de poche, elle entrevit un regard furibond et un visage tordu de rage. Une chose sortie tout droit d'un cauchemar venait soudain de prendre forme... |

Révisé Mai 2011