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par NANCY KILPATRICK

Traduit de l'anglais par Sylvie Bérard et Suzanne Grenier

Poésie Fabrice Dulac

Illustration de couverture
Jacques Lamontagne

Photographie Hugues Leblanc

Éditions Alire Québéc, QC, 2001

ISBN# 2-922145-67-0

14.95 $ CDN



 

 

LE POUVOIR DU SANG

#4 - La Passion du Sang

Chapitre 3, p. 23-31


Au moment où le taxi tournait au coin d'une rue et passait sous un lampadaire, Jeanette essaya de distinguer la position des aiguilles sur sa Rolex. Cinq heures du matin. Pas étonnant qu'elle se sentît si fatiguée. Elle avait encore trop bu et était restée à la fête plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu. Avouons-le franchement, se dit-elle, tu t'emmerdais. Cette fête était en tout point pareille à la dernière, ainsi qu'à la précédente. Elle aurait préféré se retrouver avec le sexy comte.

Toute la nuit, ses fantasmes avaient porté sur cet homme mystérieux rencontré au Player's. Elle se demandait si elle le reverrait jamais. Se rappellerait-il son adresse ? Il ne l'avait pas prise en note. Quelle idiote elle faisait, elle ne lui avait même pas demandé son numéro.

Une conversation qu'elle avait eue juste avant de quitter la fête lui revint à l'esprit.

« Priscilla, j'ai rencontré ce soir l'homme le plus fabuleux du monde !

- Ma pauvre, tu rencontres un homme fabuleux à peu près tous les soirs. C'est une manie chez toi.

- J'espère ne pas être à ce point superficielle. Quoi qu'il en soit, celui-là est différent.

- C'est drôle, j'ai comme une impression de déjà vu...

- Il m'arrive d'en avoir vraiment marre de tous ces gars modernes que je rencontre. Ils sont tellement... comment dire... mous à l'intérieur.

- Là, je suis tout à fait d'accord avec toi. Je veux bien qu'ils soient sensibles, mais parfois ils poussent un peu, non ? En plus, les meilleurs sont tous déjà mariés, quand ils ne sont pas gais ou eunuques.

- Priscilla, de quoi tu te plains ? Toi et Alvin, vous êtes notre couple modèle depuis au moins deux ans.

- C'est en plein ce que je veux dire.

- Eh bien, le type que j'ai rencontré se détache du lot. Il est intense. Profond. Avec lui, je me sens... spéciale, et non simplement comme une jolie parvenue de plus dans la série. Il n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds ; et je ne crois pas non plus qu'il se laisse arrêter par un non. C'est plutôt excitant, tu ne trouves pas ?

- Si tu le dis, ma chère. » Priscilla avait regardé autour d'elle d'un air las.

Jeanette s'était sentie soudain nostalgique, voire mélancolique, sentiments qui l'envahissaient souvent lorsqu'elle avait trop bu. Elle ressentait une grande solitude et avait tenté de l'exprimer : « Tu sais, parfois je me dis qu'il doit y avoir mieux à faire dans la vie que de...

- Oh, pour l'amour du ciel, Jeanette ! l'avait coupée brusquement Priscilla. Tu deviens de plus en plus existentielle. Les anniversaires ont parfois cet effet. La vie est beaucoup trop courte pour la gaspiller en dérives philosophiques ennuyeuses. C'est pour ça qu'on se paie des psychiatres. Allez, tiens ! Prends une autre coupe de Mumm's. »

Jeanette sortit de ses pensées et indiqua au chauffeur de taxi : « C'est juste ici. »

Ils franchirent le rond-point et s'arrêtèrent devant l'escalier de marbre qui menait à l'entrée du chic immeuble à appartements de style georgien. Elle lui tendit dix livres. « Gardez la monnaie. »

Elle fit une pause devant la porte et fouilla dans son sac. La seule lueur provenait d'un lampadaire imitant un réverbère au gaz et, dans l'état où elle se trouvait, cela ne suffisait guère. « Où diable ai-je bien pu mettre ces fichues clés ? Pourquoi est-ce que je ne les trouve jamais... Ah ! »

Elle essayait en tâtonnant d'insérer la bonne clé dans la serrure lorsqu'une main pâle enveloppée de noir sortit de nulle part et lui arracha le trousseau.

« Julien ! Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Je crois me rappeler que vous m'avez offert à boire.

- Oui, c'est vrai. Wow, tu as été vite comme l'éclair. Mais c'est très bien comme ça. Moi aussi, j'aime mettre la pédale au fond. Allez, entre. La nuit est jeune, comme on dit, non ?

- En effet », dit-il en tournant la clé dans la serrure.

Une fois dans l'entrée, elle se dirigea vers la première porte sur la gauche. Julien l'ouvrit cette fois aussi et la fit passer en premier.

« Tu t'y connais vraiment en manières victoriennes, gloussa-t-elle. Tu ferais fureur dans les fêtes de mon amie Priscilla. Mais pourquoi tu restes planté là ?

- Je suis plutôt... comment diriez-vous... plutôt de la vieille école. »

Jeanette rit de nouveau. « Écoute, je n'ai pas d'invitation en lettres d'or sous la main, alors tu devrais entrer sans cérémonie avant qu'on t'accuse de flâner dans mon vestibule. »

Il entra, ferma la porte à clé, puis lui tendit le trousseau, qu'elle laissa tomber avec son sac sur une table à proximité.

« Eh bien voilà, c'est ma chaumière. Assieds-toi. » Elle désigna le sofa Louis XIV qu'elle venait de faire recouvrir de brocart bleu régence, mais il resta sans broncher. Ne sachant trop comment réagir, elle se dirigea vers le bar situé à l'autre bout de la pièce, mais d'un pas un peu trop rapide, ce qui lui fit presque perdre l'équilibre. « Tu veux boire quelque chose ? »

Il ne répondit rien. Il se contenta de la regarder de manière étrange. « Hé, fais comme chez toi, OK ? Je reviens dans une minute. Je veux me débarrasser de cette robe. Je me demande comment faisaient les femmes, à l'époque. Oh, et mets-toi à l'aise et... Bon, j'y vais. »

Elle le laissa debout près de la porte et gagna sa chambre en se disant qu'elle était peut-être en train de faire une bêtise. Elle se demanda s'il avait traîné devant chez elle toute la nuit à l'attendre. Il se comporte de manière étrange, jugea-t-elle. Au fait, qu'est-ce que je sais de ce type ? Peut-être que je devrais appeler Richard et lui dire de se pointer, juste au cas.

Elle retira les bottillons en peau de porc ornés de perles, puis vérifia son maquillage dans le miroir.

Julien se dirigea vers la porte de la chambre. L'appartement était décoré d'un heureux mélange des styles français et anglais du XVIIIe siècle. Les murs bleus, de la couleur d'un oeuf de rouge-gorge, voisinaient avec la bordure blanche des fenêtres et des portes françaises. Les tentures bleu et or et le fauteuil Chippendale garni d'un coussin en tapisserie au petit-point évoquèrent en lui des souvenirs d'une époque qu'il avait presque oubliée. Cela lui plut. Mais plus séduisante encore fut à ses yeux la femme qui, dos à lui, retirait lentement et de manière suggestive ses bijoux et ses épingles à cheveux.

« Ravissant ! » murmura-t-il en français. Elle sursauta et se retourna, visiblement surprise.

« Oh ! Je te croyais toujours dans le salon. »

Elle continua à retirer ses épingles à cheveux. Des mèches brillantes d'un blanc doré allèrent caresser ses épaules et descendirent dans son dos. Il fut transporté par sa beauté singulière.

Lorsqu'elle eut terminé, elle se glissa derrière un paravent bas ­ des peintures sur papier de riz tendues dans des volets en bois laqué ­ et retira ses vêtements. Elle enfilait un kimono japonais lorsqu'il se dirigea vers elle.

« Julien, mon chou, prépare-moi un verre, tu veux bien ? Je sais que je suis déjà un peu éméchée et que je devrais boire un bon café, sans doute même un espresso, mais cela peut attendre. Pour l'instant, j'ai plutôt envie d'un scotch. Je suis une vraie maniaque de scotch. Juste un peu d'eau et vraiment très peu... »

Toutefois, avant qu'elle eût pu terminer, il lui agrippa le poignet. Le désir se répandit en lui comme l'acide rongeant le métal. « Tu n'avaleras pas une gorgée de plus. Je n'aime pas le goût de l'alcool sur mes lèvres, ni sentir sa présence dans mon sang. »

Jeanette était troublée par la façon qu'il avait de la surprendre et par l'attitude autoritaire qu'il avait à présent. Mais la première réaction qu'elle parvint à verbaliser fut l'effet du contact avec sa peau.

« Ta main ! Hé, mais elle est brûlante ! »

Cependant, avant qu'elle eût pu prononcer un seul autre mot, il la tira brutalement vers le lit en renversant le paravent. Seules la force et la rapidité de son geste empêchèrent Jeanette de tomber.

Elle voulut protester, résister au traitement qu'il lui imposait, mais tout se passa si vite qu'elle se sentit comme engourdie. Par l'alcool. Par ce qui était en train de se passer.

D'une main, il lui maintint les bras derrière le dos tandis que de l'autre il détachait son pantalon.

Ses lèvres bafouillèrent des suppliques. « Julien. Mon chou, s'il te plaît. Ne sois pas aussi brutal. Tu n'as pas besoin de me violer, pour l'amour du ciel. Je... j'aimerais bien baiser avec toi, je le jure. Mais, s'il te plaît, lâche-moi. Tu me fais mal aux poignets.

- Tu aimerais ? ricana-t-il. Veux-tu bien me dire ce que ton espèce connaît à l'amour ? Vous êtes incapables de comprendre cette émotion et je me demande même si vous comprenez le mot lui-même. »

Il avait un sourire mauvais, mais le regard de Jeanette fut attiré par autre chose. Deux dents. Pointues. Pareilles à des crocs. Incroyables. Elle s'entendit pousser un petit gémissement. Julien réagit en lui arrachant son kimono de soie.

Sa peur s'accentua et un cri perçant monta des profondeurs de son âme, remplit la pièce, cascada le long des murs et se glissa par les portes et les fenêtres, cherchant à atteindre une oreille humaine. Un appel auquel il coupa court en la secouant et en la projetant sur la couette de satin.

Tomber. Par en arrière. Presque au ralenti. Les oreilles lui bourdonnaient. La pièce s'entoura d'un halo. Non ! s'ordonna-t-elle. Tu ne t'évanouiras pas.

Aussitôt que le corps de Jeanette toucha le lit, Julien se jeta sur elle, lui immobilisa les mains et se plaqua contre elle de tout son poids.

Une énergie terrible se diffusa en lui, d'une si délicieuse intensité qu'il en fut presque submergé. De ses lèvres il écarta les siennes et glissa sa langue dans sa bouche chaude. Elle se débattit un peu, mais il sentit que son conflit était surtout intérieur. Elle semblait incertaine du parti à prendre et cela ne la rendait que plus désirable à ses yeux.

Il enfonça son pénis de force dans son vagin, profondément. Le plaisir l'envahit, l'incitant à éjaculer sur-le-champ, mais il se contraignit à rester dur. Il la pénétra à grands coups, en espérant qu'elle s'ouvrît à lui. Mais il réalisa presque aussitôt que cela ne fonctionnait pas. Il cessa d'aller et venir et plaça son visage vis-à-vis du sien. Il voulait la voir céder. Cependant, il découvrit sur sa figure un dédale d'émotions complexes, une forteresse de réflexes de défense qui le maintenaient à distance.

Il fut blessé de la trouver ainsi sur la défensive.

L'expression qu'aperçut Jeanette la terrifia. Elle essaya de parler pour atténuer le désespoir de Julien, mais les mots ne voulurent pas sortir. Elle se contenta de le supplier du regard.

Il recommença à se mouvoir, lentement, sensuellement, à un rythme régulier. Il happa ses lèvres dans un baiser passionné et elle eut du mal à croire à un tel changement d'attitude.

Elle intima à son corps l'ordre de ne pas réagir, mais celui-ci ne lui obéit pas. La chair ferme de Julien malaxait les couches de peau tendre et humide en elle, et ses propres mouvements se précisèrent. Une vague de sensations ondoya à travers son corps.

Son cerveau imbibé d'alcool refusait d'analyser la situation afin de déterminer ce qu'elle avait de bien ou de mal et d'en évaluer la gravité ou les conséquences. La seule chose dont elle était certaine, c'était qu'elle le désirait en elle. Et lorsqu'il lui lâcha les poignets, ses bras allèrent spontanément lui entourer le cou pour l'amener vers elle.

La réaction de Jeanette à ses assauts excita Julien encore davantage. Il apprécia de la sentir humide et se mit par instinct à bouger de plus en plus vite, à la pénétrer plus profondément. Elle était sur le point de jouir. Il laissa ses lèvres glisser vers son cou et poser plusieurs baisers sur sa peau douce avant de s'arrêter à la hauteur de la jugulaire.

Le souffle de Jeanette devint saccadé et elle l'enserra plus étroitement. Il la sentit venir et fit durer l'instant.

Elle cria.

Julien transperça la veine palpitante.

L'incision fut preste et nette. Il savait que Jeanette, ivre d'alcool et de passion, n'avait pas conscience de la morsure.

Tandis que leur ardeur s'éteignait peu à peu, il ne cessa de lécher la vie qui jaillissait du cou de Jeanette. Son sang brûlant courait en lui, procurant énergie, puissance et chaleur à ce qui était irrémédiablement froid. Et ce ne fut que lorsqu'il sentit que trop de sang la quittait qu'il se détacha à regret.

S'il avait continué, cela aurait contredit ses plans. Ils devaient être unis par des liens plus forts que le sang s'il voulait qu'elle soit sienne.

Il perça l'intérieur de son poignet et le laissa dégoutter sur les lèvres de Jeanette, remplissant sa bouche entrouverte de sa vita. Elle resta soumise et avala complaisamment, sans trop se rendre compte qu'elle ingurgitait ce nectar exotique.

Tout le reste de la nuit, il resta étendu près d'elle. Fasciné, il ne cessait de la toucher et se délectait de sa présence. Elle lui paraissait faible et sans défense, mais magnifique dans son sommeil éthylique. Elle ne l'avait pas déçu. Elle avait relevé le défi mieux que toutes les autres, et de manière inattendue. Il avait envisagé que la lutte entre eux fût physique. Mais la tournure des événements se révélait beaucoup plus intéressante. Son combat était intérieur : la part en elle qui éprouvait du désir le disputait à une autre qui niait cette envie.

Il prit une décision, se mettant lui-même au défi. Il ne la transformerait que si elle le désirait, lui. Il savait pourtant que c'était le cas. Tout ce qui les séparait, c'était sa condition de mortelle.

Il la laissa à ses rêves et retourna hanter les rues. Ce qu'il avait donné l'avait vidé. Il devrait se nourrir de nouveau. Pourquoi pas un enfant ?

« Demain et après-demain et le jour d'après », songea-t-il en vidant de son sang la petite fille...

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Révisé Mai 2011