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par NANCY KILPATRICK

Traduit de l'anglais par Sylvie Bérard et Suzanne Grenier

Poésie Fabrice Dulac

Illustration de couverture
Jacques Lamontagne

Photographie Hugues Leblanc

Éditions Alire Québéc, QC, 2001

ISBN# 2-922145-52-2

14.95 $ CDN



 

 

LE POUVOIR DU SANG

#1 - L'Enfant de la Nuit

(Chapitre 3, p. 30-37)

Carol entendit un déclic. La portière arrière s'ouvrit à sa droite et André monta. Elle se glissa sur le siège aussi loin de lui qu'elle le pouvait. Il lui jeta un bref regard ; dans l'éclairage tamisé de l'intérieur de la voiture, ses yeux gris cendré semblaient produire une lueur, et cela la décontenança un instant.

Un rayon de lumière provenant d'un réverbère éclaira sa main juste avant qu'il ne referme la portière ; ses doigts étaient effilés, leurs mouvements, précis, ses ongles, longs et bien manucurés. Elle entendit la portière avant s'ouvrir et se refermer. Il prit le téléphone, appuya sur trois chiffres, puis parla en français. Aussitôt qu'il raccrocha, la voiture se mit en route.

Il se cala dans la banquette de velours, étirant les jambes avec délectation, le bras gauche étendu sur le dossier, puis se tourna vers elle. Trop rapidement pour lui permettre de réagir, André tendit la main et lui attrapa le bras, l'attirant tout près de lui.

S'il avait eu l'intention de me tuer, il l'aurait fait là-bas, dans le cul-de-sac, se dit-elle. Il reste le viol. Elle avait lu que la meilleure façon de se défendre contre un violeur était de s'enfuir, de lutter ou, si toutes les autres tentatives avaient échoué, de coopérer pour éviter d'être blessée, tout en guettant l'occasion de se sauver ou d'obtenir de l'aide. Elle voyait mal comment elle pouvait descendre de la voiture. Il semblait étrangement fort ; si elle luttait contre lui, elle en ressortirait probablement beaucoup plus amochée qu'elle ne l'était déjà. Carol tenta de conserver son calme.

Il lui empoigna les cheveux et lui renversa la tête. Comme ils roulaient dans une rue bordée de réverbères, lumière et obscurité alternaient à un rythme rapide et régulier à l'intérieur de la voiture. Chaque fois que la lumière pénétrait par la vitre arrière, elle entrevoyait ses traits. Il paraissait plus en forme, à présent, moins affamé, moins tourmenté.

Il dénoua le foulard peint à la main qu'elle portait autour du cou, puis déboutonna lentement son manteau et le haut de sa tunique, lui dénudant la gorge. La peur accéléra le battement de son coeur. Ses mains, à présent aussi chaudes qu'elles étaient froides auparavant, se glissèrent dans son soutien-gorge. Ses doigts caressèrent son mamelon gauche jusqu'à ce qu'il durcît.

« Il y a combien de temps ? demanda-t-elle doucement. Que vous n'avez pas été avec une femme ? »

Il ne répondit pas tout de suite. « Longtemps. Peut-être trop longtemps. » Il la regarda d'un air étrange.

« Qu'allez-vous faire de moi ? »

Ses lèvres esquissèrent un sourire mauvais. « Tout ce qui me plaît, Carol. Tout ce qui me plaît. »

Sa bouche se posa brutalement sur la sienne, la plaquant contre le siège velouté. Elle se sentit suffoquer, mais il la tenait si solidement qu'elle ne pouvait se dégager à présent. Elle se concentra pour rester calme, se rappelant comment elle devait jouer ce rôle. C'était la seule façon de s'en sortir.

Elle tendit la main et lui toucha la joue du bout des doigts. Sa peau était chaude, douce et cireuse. Elle repoussa son visage délicatement, sentant que tout geste agressif serait immédiatement contrecarré, puis réduit à néant. Peut-être parce qu'elle l'avait simplement effleuré, il recula.

« J'ai un marché à vous proposer », dit-elle, à bout de souffle.

Il rejeta la tête vers l'arrière et éclata de rire. Les phares d'une voiture filtrèrent par l'une des vitres arrière. La lumière fit luire ses dents. Cela ne dura qu'une seconde, mais elle fut saisie de voir combien ses incisives étaient longues et effilées.

« Où as-tu pêché que tu pourrais être en mesure de négocier avec moi ? » demanda-t-il, manifestement toujours amusé à cette idée.

« Et mon corps ? Vous le voulez, je peux vous le donner.

- Je le prendrai, que tu me le donnes ou non.

- Ça, je le sais », dit-elle doucement.

Il relâcha un peu sa chevelure, mais continua à la dévisager. Il avait, sous la lueur des réverbères, une mine intriguée, alors elle décida d'en profiter. « Je ne crois pas que vous vous rappeliez comment faire l'amour à une femme. » Carol avait parlé d'une voix douce en soutenant son regard. Elle avait déjà joué cette scène avant aujourd'hui, ou du moins une scène assez semblable pour qu'elle se permît d'improviser.

Pendant un instant, il prit un air sombre, furieux. Mais soudain, il se remit à rire. « Tu as du culot, ça, on ne peut le nier. Ce sera un plaisir de te briser.

- Je sais que vous essayez de m'effrayer, mais ce n'est pas nécessaire. Vous pouvez m'avoir de mon plein gré. Je serai consentante. »

Il la tira par les cheveux, lui faisant de nouveau basculer la tête vers l'arrière. « Si tu crois que j'ai besoin de ton consentement, ta perception de la réalité est sérieusement détraquée. »

Carol s'enjoignit de rester calme et de ne pas le quitter des yeux. Ce n'était pas le moment de paniquer. Elle savait que si elle voulait s'en sortir saine et sauve ­ et cela n'allait vraiment pas de soi ­, elle devait conserver la maîtrise de la situation, jouer avec soin et ne pas laisser la terreur la gagner. Il retournera ma terreur contre moi, se prévint-elle. C'est un maître de l'intimidation.

« Tout ce que je dis, c'est que je crois être en mesure de vous donner ce que vous voulez. Nous savons tous les deux que vous avez le pouvoir de le prendre, mais ce serait plus intéressant si je vous le donnais. »

Il continua à lui retenir la tête vers l'arrière, en maintenant son visage au-dessus du sien. Il semblait buté, en pleine possession de ses moyens, impossible à déjouer. Elle savait qu'elle était à deux doigts de la catastrophe. Après ce qui lui parut une éternité, il dit : « Voyons voir quel "marché" tu as à me proposer. »

Carol lui toucha la joue de nouveau. Sa peau était presque trop douce. Elle aurait trouvé la texture et le contour de son visage fascinants si la situation n'avait pas été si périlleuse. Elle passa la main dans ses cheveux coiffés avec art. Il paraissait confus.

« Je peux me donner à toi, dit-elle d'un ton séducteur. Je peux être chaude, humide, ouverte. Est-ce que ça ne te plairait pas ? »

Il lui attrapa la main. Son visage était redevenu sombre. « Et ensuite ?

- Tu me laisses partir.

- Bon, voilà que tu demandes grâce !

- Je ne demande pas grâce. » Elle avait parlé d'une voix ferme, un peu agacée, en camouflant sa peur. « C'est un contrat. Nous savons tous les deux que tu es un fétichiste qui aime le sang. Mais tu peux avoir du sang de n'importe qui, n'est-ce pas ? Je t'offre quelque chose de mieux. Mon sang n'a rien d'exceptionnel, n'est-ce pas ?

- Aucune personne n'a un sang exceptionnel, mais le sang, toujours, est important.

- Es-tu en train de me dire que tu as du mal à en trouver ?

- Pas du tout.

- Alors, ce ne sera pas une grosse perte de me laisser le mien. »

Il hésita, et Carol sentit qu'elle gagnait du terrain. « Dis-moi une chose. La police. Lorsque tu affirmes avoir des contacts, qu'est-ce que tu entends par là ? »

Il lui lâcha les cheveux de nouveau et la regarda en face. « J'entends par là exactement ce que j'ai dit. »

Elle décida d'essayer de le dérider un peu, pour gagner du temps. « L'hémophile de la ville, c'est toi, hein ? Tout le monde te connaît et a peur de toi. Tu es assez à l'aise financièrement pour qu'ils te laissent avoir qui tu veux, n'est-ce pas, et ainsi ils ont la paix.

- Bien sûr. Habituellement, j'obtiens ce dont j'ai besoin des gens qui sont de passage dans la ville. L'homme près du fleuve n'a pas eu de chance, mais il n'aurait pas dû s'en mêler. Sa mort était un accident ; il est mort d'une crise cardiaque. L'autopsie a révélé une seule blessure sur son corps, la petite coupure au cou. La police croit qu'elle s'est produite lorsqu'il est tombé. Il a perdu un peu de sang, une faible quantité, au moment de sa mort. » Il avait l'air de la mettre au défi de le contredire. « De plus, le seul témoin oculaire semble avoir disparu. »

Elle ne croyait pas ses paroles au sujet du vieil homme, mais elle se sentit frémir. Personne ne va me rechercher, réalisa-t-elle. Je suis vraiment à sa merci. Il lui fallut toute sa volonté pour éviter d'afficher la peur qu'elle ressentait.

Ils avaient quitté la route du port et traversé le pont de Cubzac. Ils roulaient maintenant sur une autoroute à deux voies. Un panneau indiquait : Soulac-sur-Mer, 90 km. Pratiquement aucun autre véhicule ne circulait à cet endroit.

« Voici ce que je te propose, dit-elle finalement. Nous passons la nuit ensemble, rien que toi et moi. À mon hôtel. »

Il rit de manière sarcastique. « Essaie autre chose. »

« Chez toi, alors. » Elle essaya de plaisanter. « À moins que tu ne dormes dans une crypte ? »

Il eut une moue dédaigneuse. « Voyons la suite.

- Eh bien, nous irons où tu voudras. Nous resterons ensemble aussi longtemps, ou aussi peu de temps, que ton horaire te le permettra. Je ferai tout ce que tu voudras, de bonne grâce, avec enthousiasme. Demain matin, tu me laisseras partir, sans prendre mon sang. Je quitterai Bordeaux sur-le-champ. Je n'en parlerai à personne et tu n'entendras jamais plus parler de moi, je te le promets. »

Il pencha la tête, la regardant comme si elle venait d'affirmer qu'il y avait des cyborgs sur le bord de la route en train de faire de l'auto-stop. Finalement, il dit : « Je peux prendre un peu de sang. C'est comme contribuer à une collecte. Tu n'en souffriras pas, à moins que je te laisse boire le mien, et ça, n'y compte pas. C'est un club très sélect, et on accepte les nouveaux membres sur invitation seulement. »

Carol jongla avec l'idée de lui faire peur en lui annonçant qu'elle était probablement porteuse du virus. Mais cela annihilerait sa seule chance de s'en tirer. En outre, elle avait honte de l'avouer. Le seul fait qu'il s'imaginait être une sorte de vampire était suffisamment troublant, alors elle ne dit rien et continua à le regarder dans les yeux.

Il croisa les bras. Quelques secondes plus tard, il lança : « Il y a deux failles dans ton plan.

- Lesquelles ?

- Tu crois que tu vas faire tout ce que je veux de ton plein gré. Tu peux bien le prétendre maintenant, mais il y a certaines choses que tu ne seras pas trop empressée de faire.

- Je les ferai, peu importe ce que ce sera. Je le promets. »

Il ricana, incrédule.

« Et l'autre problème ? demanda-t-elle.

- L'autre problème, c'est qu'une seule nuit, ça ne pèse pas lourd dans la balance.

- En quoi consisterait un marché équitable, à ton avis ?

- Il n'est pas question ici de marché équitable, il n'y a que ma volonté qui compte. »

Il devenait irritable, et Carol savait qu'elle devait manoeuvrer avec soin, sinon tout risquait d'être perdu.

Elle se tourna vers lui, laissant son sein effleurer son bras. Ses lèvres montèrent jusqu'à son oreille et sa main descendit vers son pantalon. À travers le lainage léger, elle pouvait sentir son érection naissante. Elle caressa doucement le tissu. « Deux nuits ? Une fin de semaine ? » souffla-t-elle. Elle défit sa braguette et toucha délicatement son pénis du bout de son index. Il était chaud et dur, la peau avait une texture un peu cireuse.

Carol se força à lui embrasser la joue, puis se fraya un chemin vers ses lèvres. Elle les embrassa aussi, mais sa bouche à lui ne répondit pas. Elle sentit pourtant ses doigts se glisser dans sa chevelure. Elle passa alors le bout de sa langue sur sa lèvre supérieure, en suivant le contour, puis la fit lentement descendre vers le milieu de sa lèvre inférieure, avec toute la sensualité dont elle était capable. Il n'avait toujours aucune réaction. Mais sous sa main son pénis durcissait, et elle se réjouit de voir que sa tactique portait fruit.

Soudain, il lui repoussa la tête. Il paraissait furieux. « Qu'est-ce que tu es ? Une pute professionnelle ? »

Elle s'arrêta, interloquée. Les conséquences, s'il la rejetait, pouvaient lui être fatales. « Nnn... non », dit-elle doucement, effrayée, sur le point de pleurer de frustration.

Il marqua une pause, puis concéda : « D'accord. Je suis curieux. » Tandis qu'il replaçait ses vêtements, il précisa : « Deux semaines. »

Elle avait envie de vomir à l'idée de devoir passer tout ce temps avec lui. Mais que pouvait-elle faire d'autre, sinon jouer le jeu tant qu'elle ne trouverait pas une façon de s'échapper ?

« Tu vas rester chez moi et te donner à moi. L'expression-clé, ici, Carol, est "de bonne grâce". Dans quatorze nuits à partir de maintenant, je te dépose en ville et tu pars. Immédiatement. Je peux t'hypnotiser, mais je ne le ferai pas : le défi serait moins grand. De plus, ce seront probablement là les souvenirs les plus excitants de ta petite vie misérable. Je répugnerais à t'en déposséder. Mais ne te fais pas d'illusion. Si tu tentes de t'échapper ou si, plus tard, tu parles de moi à qui que ce soit, si tu révèles qui je suis ou ce que je suis, je te traquerai sans merci. Quant au reste, je te laisse t'en faire une idée avec les lambeaux d'imagination dont tu peux disposer. »

Carol hocha la tête. « Et tu ne me prendras pas mon sang ?

- Marché conclu ! »

À trente kilomètres du centre de villégiature de Soulac-sur-Mer, la voiture quitta l'autoroute pour emprunter un chemin de gravier. Ils prirent la direction de l'océan et parvinrent à une grosse maison de pierre. Toutes les lumières du rez-de-chaussée étaient allumées et la maison paraissait éclatante, joyeuse et invitante.

Juste avant de descendre, André la regarda. « Je t'ai dit que je peux boire ton sang sans te faire de mal. Pourquoi tiens-tu tellement à m'empêcher de le prendre ? »

Elle détourna le regard sans répondre.

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Révisé Mai 2011