
par NANCY KILPATRICK
Traduit de l'anglais par Sylvie Bérard et
Suzanne Grenier
Poésie Fabrice Dulac
Illustration de couverture
Jacques Lamontagne
Photographie Hugues Leblanc
Éditions
Alire Québéc, QC, 2001
ISBN#
2-922145-58-1
14.95 $ CDN
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#3 - Renaissance (Chapitre 2, p. 40-46) La moquette assourdissait le bruit de ses bottes, alors il avançait en silence. Ce corridor s'étirait sans fin devant lui. Il savait qu'il n'y avait rien dans l'autre corridor, celui qui menait à l'entrée, à part un banc minuscule et étrange, recouvert d'un tissu à motifs d'anges et de chérubins. Tout cela le faisait suffoquer. C'est tellement idiot ! soupira-t-il. Chloé n'est pas ici. Tu ne peux pas sentir sa présence. Ce qui signifie qu'elle est déjà partie et t'attend probablement à l'extérieur. Il savait que c'était la part humaine en lui qui le poussait à répéter son nom sans arrêt. Et presque en criant. Ses capacités sensorielles auraient suffi. S'il y a effectivement quelque chose à détecter, précisa-t-il pour lui-même. Tout ce qu'il arrivait à sentir en ces lieux, c'étaient les murs en train de se refermer sur lui et l'odeur du liquide d'embaumement qui lui faisait presque tourner la tête. Mais il avait besoin de se rassurer, même s'il lui répugnait d'en être là. Les sonorités de son nom l'aidaient à continuer. Le Columbarium n'était pas si grand, et il mettait longtemps à en faire le tour. Tout lui paraissait si irréel dans ce caveau qui réunissait, inhumés en un même lieu suffocant, des centaines de morts. Enfin, il parvint à l'intersection circulaire qui menait au second corridor. Il s'arrêta pour regarder par les petites portes vitrées derrière lesquelles étaient posées des urnes et des boîtes contenant des cendres. Encore des photos, les noms des défunts. Il se rappela un film qu'il avait vu. L'histoire se déroulait dans les années trente, une cafétéria automatique tenait lieu de restaurant. Vous insériez des pièces dans la fente, vous ouvriez les portes vitrées et vous preniez votre nourriture. Quelle façon hideuse de quitter ce monde, songea-t-il. Incinéré, puis entreposé dans un automat durant quatre-vingt-dix-neuf ans ou à perpétuité, selon la somme que vos proches acceptent de payer. Un son le fit tressaillir. Il eut le souffle coupé. Au-dessus de sa tête, la chauve-souris, affolée, poussait de petits cris. Elle voletait vers la lucarne, puis redescendait, remontait de nouveau, puis piquait encore du nez... Michel évalua que, même s'il parvenait à trouver son équilibre sur la rampe circulaire, il n'arriverait probablement pas à atteindre la pauvre bête. Toutefois, sa lutte désespérée l'attendrit et il se dit qu'il devait essayer. Il ne lui fut pas difficile de grimper sur la rampe. D'ailleurs, même s'il tombait, ce ne serait que d'un étage, et sur une moquette. Bien sûr, il y avait aussi, érigée au niveau inférieur mais touchant presque la lucarne, l'affreuse structure métallique représentant des gens qui flottaient dans les airs - des âmes montant vers le ciel, tenta-t-il d'interpréter. S'il s'en tirait avec quelques coupures et quelque bleus, il guérirait aisément. Une fois hissé sur la lisse rampe métallique, il retrouva sans peine son équilibre. Du moment qu'il ne bougeait pas. La chauve-souris, bien sûr, voletait dans tous les sens, à proximité de la lucarne, là où il ne pouvait l'atteindre. Parfois, elle redescendait, presque à portée de main. Il savait que, s'il était suffisamment patient et demeurait immobile, elle s'aventurerait plus près de lui. Il pourrait alors l'attraper. La bête semblait voler d'est en ouest, et il se demanda si elle ne suivait pas quelque champ magnétique ou encore une ligne géobiologique. Il faudrait qu'il demande à Chloé. Elle s'y connaissait. S'il se déplaçait un peu sur la rampe et retirait son T-Shirt, il serait dans la position idéale pour attraper la chauve-souris. Probablement pourrait-il même utiliser le vêtement pour d'abord l'étourdir un peu, la retenir ensuite captive dans le tissu et la transporter enfin hors de ce lieu. Du coup, il sortirait lui aussi. Le Columbarium arrivait en tête de liste de tous les endroits sur Terre où il préférait ne pas être. Mais il ne pouvait y abandonner cette pauvre créature, pas plus qu'il ne pouvait s'attarder dans une atmosphère aussi horrible. David aurait dit que c'était symbolique. Pourquoi pas. Il passa son T-shirt par-dessus sa tête, puis entreprit d'avancer pas à pas le long de la rampe. La chauve-souris poussait des cris stridents. Énervée par sa présence, elle devint encore plus frénétique. « Calme-toi, mon petit oiseau de nuit », dit-il à l'animal nocturne. Il attendit, la regardant voleter. Une fois ou deux, il essaya de balancer sur elle son T-shirt, mais la chauve-souris se trouvait plus loin sur la gauche. « D'accord, dit-il, je peux me déplacer. » Il glissa lentement ses pieds le long de la rampe, en essayant de s'imaginer comment il attraperait la bête, l'apporterait jusqu'à l'entrée, libérerait l'hôte de la nuit dans le ciel obscur, puis s'en irait chez lui. Quelque chose dans cet aboutissement lui paraissait de mauvais augure. Il ne retrouverait pas Chloé. Il partirait en se sentant tout sauf soulagé. Il chancela et peina pour retrouver son équilibre. Lorsqu'il fut de nouveau stable, il leva les yeux et balança son T-shirt une fois de plus en direction de la chauve-souris. Celle-ci l'évita. Soudain, elle se percha sur la rampe juste en face de lui. La petite bête aux allures de rongeur était maintenant parfaitement immobile. Puis elle tourna la tête et le fixa de son oeil globuleux. Une appréhension saisit Michel. Une appréhension qu'il essaya d'arraisonner. Pourquoi avait-il le sentiment que le fait d'atteindre l'entrée serait non une conclusion, mais plutôt, d'une certaine manière, le début de quelque chose ? Il ne pouvait ignorer cette sensation tandis qu'il se glissait un peu plus vers la gauche, jusqu'à faire face au corridor menant à l'entrée. À cet instant, la chauve-souris s'envola de nouveau dans les airs, juste au-dessus de sa tête. Elle alla heurter la vitre de la lucarne et reprit ses figures désordonnées. Ses mouvements donnèrent le tournis à Michel. Il se dit qu'il n'avait qu'à projeter son T-shirt vers le haut et à étourdir la chauve-souris pour l'attraper. Comme il songeait à son plan d'attaque, quelque chose attira son regard. Juste avant de tomber, Michel poussa un hurlement. Puis, l'instinct l'emporta, et il s'agrippa à la sculpture sur laquelle il avait dégringolé. Sa réaction rapide ralentit sa chute, ce qui lui permet d'atterrir sur ses deux pieds. Il s'en tira avec seulement une déchirure à l'intérieur de l'avant-bras. Mais il ne se préoccupait guère des blessures faites à son corps. Rapidement, il trouva l'escalier, qu'il grimpa au pas de course. Puis, il franchit la zone circulaire, traversa le corridor en courant et s'arrêta net. Il ne comprenait pas ce qu'il avait sous les yeux. Son esprit se ferma complètement. Son corps se verrouilla. Le temps se lyophilisa. Puis, en une fraction de seconde, la réalité le frappa de plein fouet comme une rafale de vent hivernal. Des sueurs glacées lui coulèrent sur tout le corps. Pas très loin de l'entrée reposait... quoi donc ? Tout ce que son esprit enregistrait vraiment, c'était le sang. Beaucoup de sang. Maculant de cramoisi les murs et la moquette. L'odeur du liquide d'embaumement le submergea, lui soulevant le coeur et lui faisant presque perdre conscience. Il éprouvait une envie irrépressible de tourner les talons et de s'enfuir à toutes jambes, mais cela voulait dire repasser par les deux corridors où les morts faisaient le guet, n'attendant que le moment propice pour sortir de leurs tombes en béton et l'attaquer, lui, le vivant. C'est dément, se dit-il. C'est moi, le mort-vivant, celui dont tout le monde sur cette planète a peur... Ces pensées, il le savait, n'étaient cependant que des diversions destinées à obnubiler la nature exacte de l'horreur qui s'étalait devant lui. Au milieu du magma de confusion et de terreur dans lequel il baignait, son esprit finit par enregistrer certains éléments - une amulette ; une mèche de cheveux blancs comme neige ; un oeil, si bleu, si familier... Finalement, son instinct prit le relais. Michel courut vers l'entrée, passa par-dessus par-dessus il ne voulait pas y penser, alors même qu'il hurlait « Non ! Non ! » en levant les mains pour conjurer tout le mal susceptible de l'atteindre. Ce qu'il voyait ne pouvait être vrai, et pourtant, il reconnaissait la main, les vêtements... tout. Il ouvrit la porte d'entrée à toute volée en regardant derrière lui, autour de lui. Quelle créature démente pouvait avoir fait cela ? Est-ce que les morts étaient revenus à la vie ? Le même danger, sans aucun doute, le menaçait. Il n'arrivait pas à penser rationnellement, il ne pouvait que ressentir les choses, et son instinct de survie gomma tout sauf sa terreur, avec laquelle il fit corps. À l'extérieur, tous les sens en éveil, prêt à capter la moindre manifestation d'un danger, il s'enfuit à toutes jambes. L'aurore. Le soleil étincelait à l'horizon. Les oiseaux gazouillaient. De petits animaux fouillaient les arbustes, en quête de nourriture. Il ne sentait rien d'autre dans l'aube fraîche, rien d'humain ou de surhumain. Rien qui eût pu lui infliger cette terreur qu'il ressentait. Rien d'autre que ce qu'il avait vu là-bas, derrière, celle qu'il avait vue Il détala, aussi vite qu'il le put, volant presque, comme un pigeon voyageur rentrant au bercail, sûr de sa destination. Il coupa à travers le cimetière, sauta par-dessus la haute clôture comme s'il était rompu à ce sport, parcourut en courant les rues qui partaient de la montagne et menaient au plateau où se trouvait sa maison. Michel se sentait avancer de plus en plus rapidement, comme s'il était dans une course contre lui-même afin de semer les pensées et les images qui tentaient de prendre forme dans sa tête. Le fait d'être en mouvement l'aidait à garder en respect ce qui demeurerait gravé à jamais dans son esprit : le corps de sa tante réduit en pièces, ses membres disséminés près de l'entrée, la scène baignée du sang qui avait giclé partout... |

Révisé Mai 2011